Switch volet I & II (2022)

Performance en deux volets de 40 minutes environ
En collaboration avec la créatrice ASMR Behind The Moons
Production La Gaîté Lyrique

Pour la Gaîté Lyrique, l’artiste plasticienne Caroline Delieutraz propose une performances en deux volets en son binaural, en collaboration avec la créatrice ASMR Behind The Moons. Telle une conteuse d’un nouveau genre, Behind The Moons interprète les monologues de plusieurs personnages qui tentent d’échapper à un monde perdu grâce à une technique appelée le Switch. Dans le premier volet de Switch, Les images portails, un récit teinté de science-fiction se tisse à travers les monologues d’Emma, Alberto, Luna et Gabriel. Ceux-ci se déploient dans une forme entre le témoignage et le flux de pensée. Chaque personnage confie ses peurs, ses angoisses, ses désirs, en tentant de se projeter dans un monde meilleur, une réalité alternative qu’ils et elles cherchent à atteindre pour fuir un monde au bord de l’apocalypse.

Dans le deuxième volet, La nouvelle réalité, le récit de science-fiction, écrit avec l’aide d’un algorithme, prend une tournure inattendue. La réalité dans laquelle nos personnages ont « switché » n’est pas ce à quoi ils et elles s’attendaient. Les mondes alternatifs qu’ils et elles ont créés leur échappent et prennent leur autonomie. Le point de vue change radicalement pour adopter non plus celui des personnages, mais celui des mondes eux-mêmes.

Inspiré autant par des artistes et des autrices comme Virginia Woolf (Les Vagues), Chris Marker (La Jetée), Svetlana Alexievitch (La Supplication), que par des séries Netflix (Sense8, Stranger Things, All of Us Are Dead…), ce conte est écrit pour une interprétation en ASMR. Les triggers sonores, spécifiques à cette pratique de relaxation, sont produits en direct par la créatrice ASMR Behind The Moons. Ils viennent créer un environnement sonore immersif et apaiser momentanément le tumulte de nos vies intérieures.

 

Presse
France 24, Interview, L’art peut-il être chuchoté ?

 

La Gaîté Lyrique – Comment décririez-vous le projet Switch ?

Caroline Delieutraz – Switch est autant une performance qu’un dispositif artistique. Le mode de narration, les sons ASMR, le studio vitré dans lequel a lieu la performance, les casques et les poufs s’articulent pour créer des conditions inédites. Le spectateur ou la spectatrice est immergée dans une situation particulière qui agit sur son état de conscience. Alors que nous vivons dans un monde où la vue est le sens privilégié – la grande majorité des œuvres et des fictions sont centrées sur ce sens – Switch s’adresse différemment au public, mettant en jeu le corps entier. L’idée est d’expérimenter une autre forme de récit, à la fois dans l’écriture, dans la manière de raconter, mais aussi dans la réception de l’œuvre.

Behind The Moons – Habituellement je fais ce qu’on appelle “des vidéos ASMR” sur internet. Par ASMR, on nomme une sensation plaisante qui ressemble à des petits picotements à la base du crâne, que l’on peut ressentir grâce à différents stimuli : des petits sons agréables, des visuels relaxants… Par abus de langage on désigne comme vidéo ASMR des vidéos qui cherchent à provoquer cette sensation chez le spectateur. Dans mes vidéos, j’invente des histoires et des mises en situation où le public peut se sentir en confiance pour se laisser aller et se détendre, voire même s’endormir. Les performances Switch à la Gaîté lyrique sont dans la continuité de cette pratique, la différence étant la composante live et surtout la présence de la créatrice ASMR d’un côté, et des spectateurs de l’autre, physiquement au même endroit.

La Gaîté Lyrique – Et le récit, où nous emmène-t-il ?

Caroline Delieutraz – Il s’agit d’un récit de science-fiction que j’envisage comme une sorte de conte moderne. Ce conte est structuré autour des monologues intérieurs de quatre personnages : Emma, Alberto, Gabriel et Luna. On se glisse dans la peau de ces personnages qui cherchent à fuir un monde post-apocalyptique grâce à une technique appelée le switch. Aujourd’hui, aux quatre coins du monde et pour des raisons différentes, des ados et des jeunes adultes cherchent à fuir la réalité, ce n’est pas nouveau mais ce phénomène semble s’intensifier ces dernières années, prenant différentes formes. Je pense au “tang ping” (qui signifie être allongé) en Chine, au “syndrome de résignation” en Suède ou aux “hikikomori” au Japon. En France, le phénomène du “shift” se développe via les réseaux sociaux.

La Gaîté Lyrique – Switch peut être vu comme une réflexion sur les images et leur circulation. Dans quelle mesure ?

Caroline Delieutraz – L’ensemble de mon travail artistique porte sur ces questions. Partout nous voyons des images lisses et désirables qui semblent parfois plus réelles que la réalité elle-même. Que nous les regardions ou non, ces images sont partout et elles conditionnent nos désirs et notre “être au monde”. Comment sortir de ce régime de visibilité dominant ? Switch est une réflexion sur cet envahissement de nos imaginaires et propose une forme de narration moins autoritaire basée sur l’empathie et sur une approche sensorielle du récit. Il s’agit de stopper le flux des images afin de leur redonner de la matérialité, de l’épaisseur par le son et la narration.

La Gaîté Lyrique – Quelle est la nature de votre collaboration ?

Behind The Moons – Ayant collaboré une première fois avec Caroline Delieutraz en 2021, je vois cette seconde collaboration comme l’occasion d’aller plus loin dans notre démarche d’expérimentation, et de mélange de l’ASMR avec l’art contemporain. Notre première collaboration, Je te relaxe avec des œuvres d’art, créée avec le soutien du Studio 13/16 du Centre Pompidou en 2021, amenait l’art contemporain dans une vidéo de relaxation ASMR sur Youtube. Il s’agit pour, cette seconde collaboration, de sortir l’ASMR d’internet et de pouvoir retrouver cette sensation dans le monde “réel”. C’est aussi une façon de redéfinir les frontières naturelles de ce qu’est “une expérience ASMR”, la communauté ASMR étant née sur Youtube au tout début des années 2010, et plus globalement les règles préétablies de ce qu’est l’ASMR au sens large.

La Gaîté Lyrique – Comment le premier volet a-t-il été accueilli ?

Caroline Delieutraz – Des spectateurs et spectatrices se sont endormies, d’autres ont porté leur attention sur le récit, d’autres encore se sont concentrées sur les sons ou sur leurs propres sensations. Il n’y a pas une manière idéale et linéaire de vivre l’expérience. En fait, il me semble que la plupart du temps, le public a vécu la performance par vagues de conscience, dans des niveaux d’attention fluctuants. Le récit peut maintenir l’attention, mais les sons ASMR, les gestes lents très maîtrisés de Behind The Moons ainsi que certaines phrases qui utilisent les techniques de l’hypnose font lâcher prise.

Behind The Moons – J’avais déjà fait, par le passé, des live streams ASMR en ligne avec un public qui regardait la diffusion en temps réel, mais avoir ces mêmes personnes physiquement présentes lors de la performance, c’est différent. Regarder une vidéo ASMR en ligne a un côté assez intime, on laisse le créateur ou la créatrice prendre soin de nous un moment pour nous apaiser, et retrouver cette sensation mais cette fois-ci en présence d’autres personnes. Avec la créatrice juste en face, ça ajoute une connexion entre spectateurs qu’on mesure moins sur internet. Ça rajoute un côté précieux et rare à l’expérience, qu’on n’a pas en ligne, où on peut regarder une vidéo quand on veut.

La Gaîté Lyrique – Quelle est la place des algorithmes dans Switch ?

Caroline Delieutraz – Dans le volet I, les images tangibles que Behind The Moons manipulent ont été générées à partir d’une intelligence artificielle puis imprimées. L’aspect visuel de ces images n’est pas central dans la performance, néanmoins je trouvais intéressant qu’elles soient archétypales, un peu comme le sont les personnages du récit. Les images produites de cette manière ont aussi une esthétique particulière qui fait penser à des images mentales, cela a du sens par rapport au récit. Pour le volet II, j’ai écrit une partie du texte à l’aide d’une IA. Comme mon travail artistique est basé sur la confrontation des types d’images, c’est une évidence pour moi de travailler sur la confrontation des types de textes. Cela brouille les pistes et en même temps cela sert la narration car dans le volet II, les mondes décrits fonctionnent un peu comme des IA.