Internet, Google Street View et Google Earth offre le double photographique de la planète que le 19e siècle avait fantasmé. Ils renouvellent le genre du paysage et, au-delà invitent à en repenser la notion même.

« Avec ce simple appareil vous pouvez entreprendre des randonnées dans votre pièce et vous transporter tantôt sur un glacier suisse, dans une région de montagnes au romantisme sauvage, tantôt sur les aimables bords du Rhin et de l’Elbe, ou encore vous repaître de la vue des créations grandioses de l’architecture. » Cette « réclame » allemande de 1858 pour un appareil stéréoscopique (1) est représentative du fantasme, né avec la photographie, de la constitution d’un double de la planète que l’on pourrait consulter de chez soi. Aujourd’hui, internet, Google Earth (depuis 2005) et Google Street View (depuis 2007) semblent le concrétiser. Au point, peut-être, de rendre obsolète la photographie de paysage telle qu’elle est pratiquée depuis l’invention du médium.
C’est ce que prouverait la série Deux Visions de Caroline Delieutraz dont les diptyques, tout en rappelant la stéréoscopie, juxtaposent des pages de la France de Raymond Depardon (2010) et des captures d’écran d’images de Google Street View prises aux mêmes endroits que les photographies de Depardon. Les images ont été réalisées à la même époque et selon des modes opératoires similaires. Depardon s’est lancé en 2004 dans ce projet qui l’a conduit à arpenter la France en camping-car pendant plusieurs années, s’arrêtant pour photographier le pays depuis la route. Les Google Cars, ces voitures équipées d’une caméra aux objectifs multiples, sillonnèrent la France à partir de 2008 pour couvrir, en quelques années, l’ensemble du territoire. Les choix qu’opère Depardon s’opposent bien sûr au systématisme des Google Cars, mais ses photographies à la chambre sont étonnamment proches de leur vision automatisée et paramétrée.

Changement de condition
Cette série de Caroline Delieutraz prend acte d’un changement d’époque, voire de conditions (2), désormais qualifiée de post-photographique. Caractérisée par l’hyper-abondance des images, leur dématérialisation ou « fluidité » – si l’on veut, comme André Gunther, insister sur leur pouvoir de circulation et de diffusion (3) – et leur hyper-accessibilité sur les réseaux, cette nouvelle condition favorise les pratiques appropriationnistes qui se passent de l’appareil photographique et d’une expérience de terrain. Ces pratiques sont de deux ordres. Elles se confrontent à des images vidées de leur sens ou, au contraire, tirent partie de l’accès direct à de nouvelles sources. Elle font sans doute du genre photographique du paysage celui qui s’est le plus renouvelé ces dernières années.

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Paru dans Art Press n°440, janvier 2017.

(1) Appareil permettant de visualiser en relief une image née de la juxtaposition de deux photographies au point de vue légèrement décalé. Réclame citée par Bernd Stiegler dans Images de la photographie, Hermann, 20156, p.47-48.
(2) Joan Fontcuberta (dir.), la Condition post-photographique, le Mois de la photo à Montréal/Kerber Verlag, 2015.
(3) André Gunther, l’Image partagée. La photographie numérique, Textuel, 2015.