Pour cet ensemble d’œuvres nommé Pandinus Dictator, Caroline Delieutraz s’inspire d’un fait divers daté de fin 2015 : la saisie aux douanes de Roissy de 119 scorpions de l’espèce protégée Pandinus Dictator, réputée toxique et très recherchée par les collectionneurs. En provenance du Cameroun, ces arachnides vivants étaient destinés à être vendus via une page Facebook aux États-Unis.

Partant de cette information diffusée en boucle à la radio, Caroline Delieutraz reconstitue le puzzle visuel des émotions ambiguës que provoque cet animal, fragile et menaçant, organique et robotique. Elle déploie une installation qui convoque la répétition, l’analogie et la dispersion, évoquant autant les inventaires photographiques du début du 20 ème de Karl Blossfeldt que les théories récentes sur la photographie conversationnelle d’André Gunthert.

Dans une série de photographies, elle met en scène chacun des scorpions saisis et leur attribue différents degrés d’aptitudes (Venin, Force, Résistance, Self-Control). En ombre projetée sur chaque animal, ce diagramme de compétences les fait basculer de la classification entomologique vers un système qui leur confère une valeur d’échange.

Le champ de la photographie s’élargit vers l’objet, notamment par la circulation et les déclinaisons du motif du scorpion : un coussin géant en est recouvert, tandis que la carrosserie d’un scooter est disposée au mur de manière à en évoquer la carapace brillante, telle une armure de super-héros.

C’est l’univers des collectionneurs, amateurs et spécialistes de scorpions que Caroline Delieutraz explore dans une vidéo en forme de navigation Internet. Comme fil rouge de la vidéo, le making-of de ses prises de vue photographique montre une main anonyme placer les scorpions afin de les rendre photogéniques. Un geste qui renvoie à la fabrication et à la manipulation des images. Selon sa méthode de prédilection, l’artiste associe ce making-of à des échanges tirés de forums ainsi qu’à des images amateurs et publicitaires. Les images qu’elle produit sont ainsi réinjectées dans le flux. Elle les fait également circuler sur des smartphones retenus dans des filets à bagage, rappelant la prise des scorpions, la toile des arachnides ou la grille du viseur de l’appareil photo.

Entre répulsion et désir de posséder, cette capture symbolique à travers la photographie met en lumière les rapports de pouvoirs qui se tissent dans la circulation des images, et leur influence, quasi subliminale, sur nos aspirations.